Vladimir Kramnik est un joueur d’échecs russe, né le 25 juin 1975 à Tuapse. Quatorzième champion du monde, il a régné de 2000 à 2007, après avoir battu Garry Kasparov à Londres sans perdre une seule partie. Il a réunifié le titre en 2006 face à Veselin Topalov, et s’est retiré de la compétition en 2019.
Voici notre portrait de Vladimir Kramnik. Si vous vous demandez comment on bat le joueur le plus fort de l’histoire sans jamais le prendre de front, vous êtes au bon endroit. Il y a là une leçon applicable dès votre prochaine partie.
Sa fiche d’identité
| Naissance | 25 juin 1975, à Tuapse (Russie) |
|---|---|
| Nationalité | Russe |
| Titre | Grand maître international depuis 1992 |
| Elo maximum | 2817, atteint en octobre 2016 |
| Champion du monde | Champion classique de 2000 à 2006, champion incontesté de 2006 à 2007 |
| Le match fondateur | Londres 2000, victoire 8,5 à 6,5 sur Garry Kasparov, sans aucune défaite |
| La réunification | Elista 2006, victoire sur Veselin Topalov au départage, premier titre incontesté depuis 1993 |
| Retraite | Janvier 2019 |
Le match qui a fait tomber Kasparov
Octobre 2000, Riverside Studios à Londres. Garry Kasparov est champion du monde depuis quinze ans et n’a jamais perdu un match pour le titre. En face, Vladimir Kramnik, vingt-cinq ans. Le match se joue en seize parties, et Kasparov garde son titre en cas d’égalité. Autant dire que Kramnik doit gagner.
Ce qui se passe alors est resté dans l’histoire, pas pour son spectacle mais pour sa méthode. Kramnik ne cherche jamais à battre Kasparov à son propre jeu, il l’empêche de jouer. Avec les noirs, il ressort une variante oubliée, la défense berlinoise, qui échange les dames dès le début et transforme la partie en travail technique. Kasparov, dont la force est l’attaque, se retrouve dans des positions où il n’y a rien à attaquer.
Le résultat est sans appel. Kramnik gagne 8,5 à 6,5, avec deux victoires, treize nulles et aucune défaite. Garry Kasparov ne gagne pas une seule partie. Il le reconnaîtra ensuite, disant en substance qu’il avait surestimé l’analyse par ordinateur et qu’il n’avait pas tenu l’intensité d’un combat où tout était à inventer.
Pour comprendre ce que représentait Kasparov à ce moment-là, notre pack sur Karpov contre Kasparov revient sur les cinq matchs qui l’avaient construit.
Comprendre la défense berlinoise
La berlinoise est une réponse à l’ouverture espagnole. Après 1. e4 e5 2. Cf3 Cc6 3. Fb5, au lieu de jouer a6 comme presque tout le monde, les noirs sortent leur cavalier en f6 et attaquent immédiatement le pion e4.
La suite est spectaculaire par ce qu’elle enlève. Les dames s’échangent très vite, et le roi noir doit bouger à la main, sans pouvoir roquer. Ça a l’air catastrophique, sauf qu’il n’y a plus de dames pour le mater. Ce roi au centre devient même un atout en finale, puisqu’il y est déjà.
Voilà pourquoi on l’appelle le mur de Berlin. Les noirs acceptent une position légèrement inférieure mais solide, et ils tuent le jeu d’attaque. Contre Kasparov, c’était une arme de guerre. Il l’a rencontrée aux parties 1, 3, 9 et 13, et les quatre ont été nulles.
La berlinoise passait pour démodée et ennuyeuse avant ce match. Elle est devenue depuis l’une des défenses les plus jouées au plus haut niveau. Un joueur a ressuscité une ouverture morte pour gagner un titre mondial, et l’a laissée vivante derrière lui.
La réunification du titre en 2006
Pour comprendre 2006, il faut revenir à 1993. Cette année-là, Kasparov et Nigel Short quittent la fédération internationale pour organiser leur match de leur côté. Il y a désormais deux champions du monde, celui de la FIDE et celui qu’on appelle le champion classique. Kramnik hérite du titre classique en 2000, et il le défend en 2004 contre Peter Leko à Brissago, mené jusqu’à la dernière partie, qu’il gagne pour arracher le 7 à 7 qui lui conserve la couronne.
En septembre 2006, à Elista, il affronte enfin Veselin Topalov, le champion du côté FIDE. L’enjeu est de rendre le titre unique pour la première fois depuis treize ans.
Le match est mémorable pour de mauvaises raisons autant que pour de bonnes. Kramnik gagne les deux premières parties. Puis le camp de Topalov l’accuse publiquement d’aller trop souvent aux toilettes, sous-entendant qu’il y consulterait quelque chose. Les organisateurs ferment les toilettes privées, Kramnik refuse de jouer la cinquième partie et la perd par forfait, avant de reprendre sous protestation. Topalov passe devant en gagnant les parties 8 et 9, Kramnik répond à la dixième, et le match finit à égalité. Il faut un départage en parties rapides, que Kramnik remporte 2,5 à 1,5.
Il devient ce jour-là le premier champion du monde incontesté depuis 1993. Un an plus tard il perd le titre à Mexico, au profit de Viswanathan Anand, et il échoue à le reprendre en 2008.
Cette histoire de titres divisés et de réunifications est l’un des plus beaux romans du sport. Notre pack L’histoire des champions du monde vous raconte les onze champions les plus marquants, avec leurs parties analysées par nos grands maîtres.
Kramnik contre les machines
Kramnik appartient à la dernière génération de champions qui pouvaient encore espérer tenir tête à un ordinateur. En 2002, au Bahreïn, il affronte Deep Fritz sur huit parties et arrache le match nul, 4 à 4.
La revanche de 2006, à Bonn, se passe moins bien. Il perd 4 à 2, et il commet dans la deuxième partie ce que la presse a appelé la bévue du siècle. Dans une position équilibrée, il joue un coup qui permet un mat en un. Un seul coup, évident pour un joueur de club attentif, invisible ce jour-là pour le champion du monde. La force ne protège pas de la seconde d’inattention, elle la rend seulement plus rare.
Pour la suite de cette histoire, retrouvez nos pages sur Kramnik contre l’ordinateur et sur le match Kasparov contre Deep Blue, qui avait ouvert la voie neuf ans plus tôt.
Deux parties commentées du match de Londres
La deuxième partie, celle qui met Kramnik devant
C’est la partie qui met Kramnik devant, et il ne lâchera plus. Kasparov a les noirs et joue la Grünfeld, une de ses ouvertures favorites. Il ne la rejouera pas de tout le match.
1. d4 Cf6 2. c4 g6 3. Cc3 d5 4. cxd5 Cxd5 5. e4 Cxc3 6. bxc3 Fg7 Voilà l’idée de la Grünfeld. Les noirs laissent volontairement les blancs bâtir un gros centre de pions, pour le prendre pour cible ensuite avec le fou g7 et les pions c et e. C’est une ouverture de contre-attaque, exactement le terrain où Kasparov est redoutable.
7. Cf3 c5 8. Fe3 Da5 9. Dd2 Fg4 10. Tb1 a6 11. Txb7 Le coup de la partie. Kramnik met sa tour en plein camp adverse pour attraper le pion b7. Ça ressemble à de la gourmandise, c’est très calculé. La tour n’est pas piégée, et les noirs vont passer vingt coups à s’occuper d’elle au lieu de mener leur contre-attaque.
Diagramme, la position après 11. Txb7
11… Fxf3 12. gxf3 Cc6 13. Fc4 O-O 14. O-O cxd4 15. cxd4 Fxd4 16. Fd5 Fc3 17. Dc1 Cd4 18. Fxd4 Fxd4 19. Txe7 Les noirs ont récupéré un pion au centre, mais regardez le prix. Le pion e7 tombe, le roi est nu, et la tour blanche continue sa démolition.
19… Ta7 20. Txa7 Fxa7 21. f4 Dd8 22. Dc3 Fb8 23. Df3 Dh4 24. e5 g5 25. Te1 Dxf4 26. Dxf4 gxf4 27. e6 Les dames disparaissent et il reste une finale, là où Kramnik est le plus fort du monde. Le pion passé va coûter du matériel aux noirs.
La suite est une leçon de technique. Kramnik échange, pousse son pion a sur l’aile dame pendant une dizaine de coups, et Kasparov abandonne au quarantième. Rien n’arrête ce pion.
Ce que vous pouvez en retirer. Kramnik n’a pas gagné par une combinaison. Il a pris un pion, accepté d’avoir l’air imprudent, échangé les dames dès qu’il a pu, puis poussé un pion passé. C’est la définition de son jeu, simplifier jusqu’à ce que l’adversaire n’ait plus rien à jouer.
Partie 2, à rejouer coup par coup
La dixième partie, celle qui termine le match
Kasparov est mené d’un point et il doit gagner. Il choisit la Nimzo-indienne avec les noirs, et il tombe sur la préparation que les secondants de Kramnik avaient bâtie pour ce moment.
1. d4 Cf6 2. c4 e6 3. Cc3 Fb4 4. e3 O-O 5. Fd3 d5 6. Cf3 c5 7. O-O cxd4 8. exd4 dxc4 9. Fxc4 b6 Voilà une position que tout joueur de club devrait connaître, celle du pion dame isolé. Les blancs ont un pion d4 sans voisin, donc une faiblesse pour la finale, mais des pièces actives et de l’espace. Ils doivent attaquer avant que la finale arrive.
10. Fg5 Fb7 11. Te1 Cbd7 12. Tc1 Tc8 13. Db3 Fe7 14. Fxf6 Cxf6 15. Fxe6 Le coup qui finit le match. Kramnik donne son fou pour arracher le pion e6, le seul qui séparait ses pièces du roi noir. Comptez les attaquants avant de juger ce sacrifice, il a sa dame, ses deux tours et son cavalier prêts à suivre.
Diagramme, la position après 15. Fxe6
15… fxe6 16. Dxe6+ Rh8 17. Dxe7 La dame ramasse au passage le fou e7, donc le matériel est de nouveau égal, sauf que le roi noir est à l’air libre et que les pièces noires sont mal placées.
17… Fxf3 18. gxf3 Dxd4 19. Cb5 Dxb2 20. Txc8 Txc8 21. Cd6 Tb8 22. Cf7+ Rg8 23. De6 Tf8 24. Cd8+ Rh8 25. De7 et Kasparov abandonne. La dame menace le mat en g7 et la tour f8 en même temps, il n’y a pas de parade aux deux.
Ce que vous pouvez en retirer. Le sacrifice sur e6 ou sur f7 pour ouvrir le roi adverse est un motif que vous croiserez toute votre vie de joueur. Il n’a qu’une condition, avoir assez de pièces prêtes à suivre. Une attaque à deux pièces échoue, une attaque à quatre pièces passe.
Partie 10, à rejouer coup par coup
Ce que Kramnik apprend à un joueur de club
Il y a des champions dont on ne peut rien tirer, parce que leur jeu repose sur un calcul inatteignable. Kramnik n’en fait pas partie. Trois de ses principes vous servent dès cette semaine.
Neutralisez plutôt que d’affronter. Quand votre adversaire est plus fort que vous dans les positions ouvertes, ne lui en offrez pas. Choisissez des ouvertures qui échangent les dames tôt et ferment le centre. Ce n’est pas de la lâcheté, c’est du choix de terrain.
Acceptez d’être un peu moins bien si la position est claire. La berlinoise donne aux noirs une position légèrement inférieure et parfaitement tenable. Beaucoup de joueurs de club refusent ce marché et préfèrent une position égale mais compliquée, où ils se perdront dix coups plus tard.
Apprenez les finales. C’est ce qui rend le reste possible. Si vous savez gagner une finale de tours avec un pion de plus, vous pouvez échanger les dames en étant juste un peu mieux. Sinon vous êtes condamné à chercher le mat, donc à prendre des risques.
Pour situer Kramnik parmi les autres, et découvrir tous les champions du monde, de Steinitz à Gukesh, retrouvez notre page sur l’histoire des champions du monde d’échecs.
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Les questions fréquentes
- Comment Kramnik a-t-il battu Kasparov ?
- En l’empêchant de jouer son jeu. Avec les noirs, il a ressorti la défense berlinoise, qui échange les dames très tôt et supprime les positions d’attaque où Kasparov excellait. Le match de Londres 2000 s’est terminé 8,5 à 6,5, et Kasparov n’a pas gagné une seule partie.
- Qu’est-ce que la défense berlinoise ?
- Une réponse à l’ouverture espagnole. Après 1. e4 e5 2. Cf3 Cc6 3. Fb5, les noirs jouent Cf6 et attaquent le pion e4. Les dames s’échangent vite, le roi noir perd le droit de roquer mais ne risque plus rien. On l’appelle le mur de Berlin parce qu’elle est très difficile à percer.
- Combien de temps Kramnik a-t-il été champion du monde ?
- Sept ans, de 2000 à 2007. Champion classique d’abord, puis incontesté après sa victoire sur Topalov en 2006. Il a perdu le titre face à Viswanathan Anand.
- Qu’est-ce que la réunification de 2006 ?
- Depuis 1993, il existait deux champions du monde, celui de la fédération internationale et le champion dit classique. Le match d’Elista entre Kramnik et Topalov, en 2006, a réuni les deux titres, Kramnik l’emportant au départage 2,5 à 1,5.
- Kramnik a-t-il joué contre des ordinateurs ?
- Oui, deux fois contre le programme Deep Fritz. Match nul 4 à 4 au Bahreïn en 2002, puis défaite 4 à 2 à Bonn en 2006, un match où il a laissé passer un mat en un coup.
- Kramnik joue-t-il encore ?
- Il a annoncé son retrait de la compétition professionnelle en janvier 2019, après le tournoi de Wijk aan Zee.






