Boris Spassky est un joueur d’échecs soviétique puis français, né le 30 janvier 1937 à Leningrad et mort le 27 février 2025. Dixième champion du monde, il a pris le titre à Tigran Petrossian en 1969 et l’a perdu face à Bobby Fischer en 1972, lors du match le plus célèbre de l’histoire.
Voici notre portrait de Boris Spassky. On le présente presque toujours comme celui qui a perdu contre Fischer, et c’est une injustice tenace. Avant ce match, il était le meilleur joueur du monde, avec le style le plus complet de sa génération. Nous vous racontons ce champion-là, avec sa plus belle partie commentée coup par coup.
Sa fiche d’identité
| Naissance | 30 janvier 1937, à Leningrad |
|---|---|
| Mort | 27 février 2025, à Moscou, à quatre-vingt-huit ans |
| Nationalité | Soviétique, naturalisé français en 1978, redevenu russe en 2013 |
| Champion du monde | Le dixième, de 1969 à 1972 |
| Sa conquête | 1969, victoire sur Tigran Petrossian 12,5 à 10,5 |
| Son échec précédent | 1966, défaite contre le même Petrossian |
| Sa perte du titre | 1972, à Reykjavik, défaite 12,5 à 8,5 contre Bobby Fischer |
| Sa marque | Le style universel, à l’aise dans tous les types de position |
Le champion au style universel
Dans les années soixante, chaque grand joueur avait sa spécialité et on savait comment l’aborder. Tal cherchait le chaos, Petrossian étouffait les plans adverses, Botvinnik préparait tout à la maison. Spassky, lui, n’avait pas de faiblesse à viser.
C’est ce qu’on appelle le style universel. Vous voulez une attaque à couteaux tirés avec un gambit du roi, il vous la donne. Vous préférez une finale technique de six heures, il la joue aussi bien. Vous fermez la position pour manœuvrer lentement, il manœuvre. Ses adversaires arrivaient sans savoir quel terrain choisir, ce qui est une position très inconfortable quand on prépare un match.
Cette absence de spécialité avait un revers, et il faut le dire. Spassky n’a jamais été un travailleur acharné de la théorie des ouvertures, contrairement à ses contemporains soviétiques. Il jouait au milieu de partie, il y était magnifique, et il comptait là-dessus. Face à un adversaire mieux préparé et animé d’une volonté surhumaine, ça a fini par se payer.
Ses deux matchs contre Petrossian
Pour comprendre Spassky, il faut regarder ce qu’il a fait entre 1966 et 1969, parce que c’est là qu’il devient grand.
En 1966, il affronte Tigran Petrossian pour le titre mondial et il perd. Pas largement, mais il perd. Petrossian est le joueur le plus difficile à battre de l’histoire, un défenseur qui devine votre plan avant vous et qui l’a déjà empêché. Beaucoup de challengers ne se relèvent pas d’un échec pareil.
Spassky retraverse tout le cycle qualificatif, gagne à nouveau le droit de le défier, et revient trois ans plus tard. En 1969, il bat Petrossian 12,5 à 10,5 et devient le dixième champion du monde. Battre deux fois de suite le tigre pour finir par l’avoir, c’est ce qui manque le plus souvent au récit qu’on fait de lui.
Ces duels de l’ère soviétique sont parmi les plus riches en enseignements de toute l’histoire du jeu. Notre pack L’histoire des champions du monde revient sur les onze champions les plus marquants, leurs matchs et leurs parties, analysés par nos grands maîtres.
Sa plus belle partie, commentée
Championnat d’URSS 1960, contre David Bronstein. C’est la partie que l’on voit à l’écran dans le film de James Bond, Bons baisers de Russie. Elle dure vingt-trois coups et elle contient l’un des coups les plus stupéfiants jamais joués.
1. e4 e5 2. f4 Le gambit du roi. Les blancs offrent un pion dès le deuxième coup pour ouvrir des lignes vers le roi adverse. En 1960, contre un joueur de la force de Bronstein, c’est déjà une provocation. 2… exf4 3. Cf3 d5 4. exd5 Fd6 5. Cc3 Ce7 6. d4 O-O 7. Fd3 Cd7 8. O-O h6 Bronstein a pris le pion et rentre son roi. Les blancs ont l’initiative et une colonne f ouverte, ce qui est exactement le marché du gambit.
9. Ce4 Cxd5 10. c4 Ce3 11. Fxe3 fxe3 12. c5 Fe7 13. Fc2 Te8 14. Dd3 e2 Regardez ce pion noir en e2. Il est arrivé à un pas de la promotion, juste à côté du roi blanc, et il attaque la tour f1. N’importe qui, à la place de Spassky, se mettrait à défendre.
15. Cd6 Le coup du film. Spassky ignore complètement le pion qui va faire dame. Il installe son cavalier au cœur de la position noire, où deux pièces peuvent le prendre. L’idée est que les noirs n’ont plus le temps de s’occuper de leur pion, parce que leur roi est en train de mourir.
Diagramme, la position après 15. Cd6, le coup du film
15… Cf8 16. Cxf7 Le deuxième cavalier entre. Le roi noir est déshabillé. 16… exf1=D+ 17. Txf1 Bronstein a bien fait dame, il a une dame de plus, et il est perdu. C’est toute la beauté de la chose. Le matériel ne veut rien dire quand le roi est nu.
17… Ff5 18. Dxf5 Dd7 19. Df4 Ff6 20. C3e5 De7 21. Fb3 Fxe5 22. Cxe5+ Rh7 23. De4+ et Bronstein abandonne. Le mat arrive au coup suivant.
Ce que vous pouvez en retirer. Quand vous avez une attaque en cours contre un roi mal protégé, le temps vaut plus que le matériel. Chaque coup passé à récupérer une pièce ou à empêcher une promotion est un coup offert à la défense. Spassky a laissé son adversaire faire une deuxième dame et l’a maté quand même.
La partie complète, à rejouer coup par coup
1972, le match du siècle, et l’homme qui a applaudi
Reykjavik, été 1972. En pleine guerre froide, un Américain solitaire vient chercher le titre que l’Union soviétique détient sans interruption depuis 1948. Le match est suivi par des gens qui ne connaissent pas les règles. Il y a de la politique partout, sauf sur l’échiquier.
Le déroulement est chaotique. Bobby Fischer perd la première partie, puis refuse de venir jouer la deuxième pour protester contre les caméras de télévision. L’arbitre laisse tourner sa pendule une heure et déclare forfait. Fischer est mené deux à zéro sans avoir vraiment joué. Beaucoup de champions auraient laissé la situation pourrir à leur avantage. Spassky, lui, accepte de continuer, y compris de jouer la troisième partie dans une arrière-salle, loin du public, pour que le match ait lieu.
Fischer gagne ensuite 12,5 à 8,5. Et il se produit, à la sixième partie, une scène que le monde des échecs raconte encore. Fischer y joue ce qu’il considérera comme sa plus belle partie du match. Quand elle se termine, les témoins de la salle racontent que Spassky, qui vient de la perdre et qui est en train de perdre son titre, a applaudi son adversaire devant le public.
Le geste dit tout de lui. Il a été le champion du monde qui a préféré la beauté du jeu à la défense de son propre intérêt, dans un contexte où son pays attendait de lui exactement le contraire. Il en a payé le prix à son retour.
Ils se retrouveront vingt ans plus tard, en 1992, pour un match revanche organisé en Yougoslavie. Spassky perd encore, mais les deux hommes étaient devenus amis, ce qui est peut-être le vrai résultat de 1972.
Ce que Spassky apprend à un joueur de club
Ne devenez pas prévisible. Si vous ne jouez que des positions fermées parce que vous y êtes à l’aise, vos adversaires réguliers le sauront en trois parties. La polyvalence de Spassky était une arme avant d’être une élégance.
Le temps vaut plus que le matériel quand le roi est exposé. C’est la leçon de la partie contre Bronstein, et c’est ce qui distingue un joueur qui attaque d’un joueur qui grignote.
Une défaite en match n’est pas la fin. Il a perdu contre Petrossian en 1966, il est revenu en 1969 et il a gagné. Entre les deux, il a refait tout le cycle qualificatif. C’est banal à écrire et très difficile à faire.
Pour situer Spassky parmi les autres, et découvrir tous les champions du monde, de Steinitz à Gukesh, retrouvez notre page sur l’histoire des champions du monde d’échecs.
Vous voulez attaquer comme lui plutôt que seulement le lire ? Notre programme d’initiation en 14 jours est gratuit sur inscription, et vous recevez en cadeau de bienvenue 10 mats en deux coups minimalistes corrigés par un grand maître.
Recevoir le programme gratuit et le cadeau de bienvenue
Les questions fréquentes
- Qui était Boris Spassky ?
- Un joueur d’échecs né à Leningrad le 30 janvier 1937 et mort le 27 février 2025. Dixième champion du monde de 1969 à 1972, il a été naturalisé français en 1978 avant de redevenir russe en 2013.
- Comment Spassky est-il devenu champion du monde ?
- En battant Tigran Petrossian 12,5 à 10,5 en 1969. C’était sa deuxième tentative, il avait déjà affronté le même adversaire pour le titre en 1966 et perdu, avant de refaire tout le cycle qualificatif.
- Quel était le style de jeu de Spassky ?
- Un style dit universel. Il était aussi à l’aise dans une attaque tranchante que dans une finale technique ou une position fermée, ce qui rendait sa préparation très difficile pour ses adversaires. Sa relative faiblesse était le travail des ouvertures.
- Pourquoi Spassky a-t-il perdu contre Fischer en 1972 ?
- Fischer est arrivé à Reykjavik avec une préparation supérieure et une détermination hors norme, et il a gagné 12,5 à 8,5. Spassky, moins travailleur sur les ouvertures, n’a pas trouvé de réponse une fois le match lancé.
- Qui a déclaré forfait pendant le match de 1972 ?
- C’est Fischer, à la deuxième partie, en protestation contre la présence des caméras de télévision dans la salle. L’arbitre a laissé tourner sa pendule une heure avant de déclarer le forfait. Fischer s’est donc retrouvé mené deux à zéro.
- Spassky a-t-il vraiment applaudi Fischer ?
- C’est ce que racontent les témoins de la salle, après la sixième partie, que Fischer a considérée comme sa plus belle du match. Spassky venait de la perdre et de voir son titre lui échapper.
- Quelle est la partie la plus célèbre de Spassky ?
- Sa victoire au gambit du roi contre David Bronstein, au championnat d’URSS 1960. On la voit à l’écran dans le film de James Bond, Bons baisers de Russie. Elle contient le coup 15. Cd6, où Spassky ignore un pion noir sur le point de faire dame pour attaquer le roi.






